ÉCONOMIE

L’échec passionnant du libra de Facebook

Cette fois-ci, Big State a gagné contre Big Tech. Le libra est mort. Si jamais le projet de monnaie porté par le géant américain Facebook finit par voir le jour, il occupera sans doute une niche, comme le paiement d’un type de transactions numériques ou le transfert d’argent des immigrés vers leur pays d’origine. Rien à voir avec la perspective grandiose d’une nouvelle devise adoptée à la vitesse du clic par des milliards de femmes et d’hommes. Et pourtant, le libra nous dit beaucoup de choses sur la monnaie.

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Péché d’orgueil

Commençons par la fin du projet universel. David Marcus, qui porte le projet chez Facebook,  explique désormais qu’il pourrait plutôt créer plusieurs libra, chacun adossé à la monnaie du pays concerné. Les autorités publiques ont exercé une pression implacable. Les grands argentiers de la planète  ont même posé des conditions qui auraient empêché le dollar ou l’euro d’émerger ! Les alliés les plus précieux de Facebook, ceux qui opèrent déjà dans les paiements (PayPal, Visa, MasterCard et Stripe),  ont jeté l’éponge .

Dans cette histoire, Facebook a péché par orgueil. Le puissant réseau social a ignoré l’essence de la monnaie et, plus largement, de la finance : la confiance. La monnaie n’est qu’une promesse. Celui qui apporte 20.000 euros à un concessionnaire ressort avec une automobile. Celui qui apporte 20.000 euros à un financier ressort avec la promesse de recevoir un peu plus d’argent dans cinq ans, ou que cet argent sera transmis à un destinataire ailleurs dans le monde.

D’où vient cette confiance dans la monnaie et la finance ? Elle vient de sept racines. D’abord, la confiance est venue de la rareté. Argent, coquillages, voire cigarettes dans les camps de prisonniers… Cette conception peut paraître datée – Keynes parlait déjà de l’or comme « relique barbare » il y a près d’un siècle – c’est pourtant la recette du bitcoin, la première grande monnaie numérique, dont le succès repose sur l’engagement qu’il n’y en aurait jamais plus de 21 millions d’unités. Mais le libra ne devait pas être rare.

Fortune insuffisante

 La deuxième source de la confiance est la puissance. Le profil de Jules César figurait déjà sur des pièces de monnaie il y a deux mille ans. Mais si Mark Zuckerberg dirige l’empire Facebook, il n’a pas le pouvoir de contraindre ses sujets à accepter sa monnaie. La troisième source est la richesse. Quand  Benjamin Delessert crée le livret d’épargne il y a deux siècles pour inciter les pauvres à mettre de l’argent de côté, il est non seulement un banquier réputé mais aussi sans doute l’homme le plus riche de France à l’époque. Mark Zuckerberg, lui, détient la huitième fortune mondiale,  à en croire le magazine « Forbes » . Mais sur une planète qui s’est formidablement enrichie, la fortune d’un seul homme, aussi grande soit-elle, ne constitue plus une garantie suffisante.La quatrième source, la plus importante aujourd’hui, est la qualité des institutions publiques et des réglementations. Elle peut, bien sûr, être prise en défaut, comme en 2008. Mais les montagnes de normes financières, la supervision parfois tatillonne exercée par des dizaines de milliers d’excellents fonctionnaires, et des Etats solides (la Suisse attire davantage d’investisseurs que l’Argentine) forment sans doute le meilleur terreau de la confiance – ou le moins mauvais. Or cet énorme appareil se cabre logiquement contre toute concurrence du système en place. Le bitcoin comme le libra en font les frais.

Transport en famille

La cinquième source de la confiance est paradoxale et pourtant bien réelle : c’est le « too big to fail ». Vous pouvez faire confiance à cette banque, à cette monnaie, car sa chute serait un tel choc que l’Etat sera obligé de venir à votre secours ! C’est évidemment une mauvaise source. Tout comme la sixième, fragile et qui pourtant survit : la mode. Ou plutôt l’engouement, que savent si bien manier les géants de la tech – et qui a contribué à la gloire du bitcoin. Mais ça ne dure évidemment pas très longtemps.

Reste la septième racine : la relation personnelle. Au Moyen Age, les premiers banquiers étaient des négociants enrichis, bien connus de leur corporation. Quand les banquiers vénitiens se sont lancés à l’international, pour transporter par exemple de la valeur par une simple lettre à Amsterdam, ils l’ont fait en famille – un frère, un oncle ou un fils partait s’installer en Hollande pour certifier les transactions.

Créer de la confiance

A l’ère moderne, cette relation personnelle paraît obsolète, bien que le banquier ou l’assureur s’efforce toujours de mieux connaître son client. Le numérique permet pourtant de la réinventer. BlaBlaCar, la plate-forme de covoiturage, en donne un exemple parmi d’autres. Son fondateur, Frédéric Mazella, explique que son métier n’est pas de transporter des gens, mais de créer de la confiance entre des individus qui ne se connaissent pas – un conducteur et un non-conducteur.

Ici, Facebook a un problème évident : l’entreprise inspire à peu près tout sauf la confiance. L’usage des données personnelles qu’elle collecte auprès des centaines de millions d’utilisateurs accros à ses services pose une foule de questions. Le formidable essor des fausses informations passe notamment par elle.

Faute de confiance, le libra paraît condamné à échouer. Mais cet échec révèle un avenir monétaire formidablement ouvert. Les banques centrales ont accéléré brutalement leurs projets de cryptomonnaie,  en particulier en Chine . De nouveaux acteurs préparent des projets dans tous les recoins de la finance, avec de nouveaux outils. Là, Facebook a raison : l’avenir de la monnaie s’écrira au pluriel.

Photo du profil de Moustapha Ndoye

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